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Un itinéraire graphique: Change is good

Le Havre/Saison graphique 2011



Comme les imprimeurs itinérants des

siècles passés, Rik Bas Backer et José
Albergaria viennent d’ailleurs. Reprenant à leur compte,
sans le savoir, une tradition qui remonte à Gutenberg, ces
deux graphistes, l’un venu des Pays Bas, l’autre du Portugal,
propagent leur savoir-faire et leurs idées à travers
l’Europe, d’étape en étape, du simple fait de leurs
déplacements.

Arrivés en France un peu par hasard, après des stages ici et là, ils

s’y sont fixés il y a dix ans. Leur statut d’étrangers, loin de les
rendre atypiques, leur confère une légitimité.

Les plus grands typographes et graphistes (de Jenson à Brodovitch), ont été des gens qui composaient des textes, dessinaient des affiches ou créaient des mises en page dans une langue qui n’était pas la leur.

C’est aux imprimeurs itinérants que nous devons l’incroyable essor de l’imprimerie. Ce sont ces colporteurs ambulants qui ont transformé le monde médiéval en monde moderne en l’espace d’un demi-siècle.

A partir de 1454, date à laquelle Gutenberg imprima son premier document (non pas sa célèbre Bible comme on le croit mais une indulgence absolvant de ses péchées un certain Judocus Ott von Apspach), les artisans typographes, transbahutant une petite presse portative et un assortiment de polices de caractères, se mirent en mouvement, allant de ville en ville à la recherche de travail, faisant circuler des idées nouvelles partout où ils passaient.

Comme leurs ancêtres de l’époque de la Renaissance, Bas Backer et Albergaria se retrouvent dans leur pays d’adoption, la France, dans une situation d’affranchis, leur désir de créativité libéré des contraintes culturelles de leur terre d’origine.

"Aux Pays Bas tout est propre et un peu trop hermétiquement organisé, explique Rik. Le graphisme hollandais, tel qu'il a été défini et fixé à la fin des années quatre-vingt, était très lisse, alors qu’en France, il y avait cette jungle où tout semblait possible."

Pour lui et son partenaire José, le graphisme francophone est d’autant plus déconcertant qu’ils n’en comprennent pas tous les codes. Le rapport à la musique par exemple. Ils n'ont pas d'affinité avec la musique qu’écoutent les jeunes français et s’étonnent que les graphistes de l’Hexagone aient si peu d’intérêt pour la culture des pochettes de vinyls. Peter Saville et Neville Brody sont leurs références, plus que Thomaszewski, André François ou Massin.

Renouvellements continus

Mais Change is Good. Les changements sont bénéfiques. Le nom choisi par Rik et José pour leur studio de graphisme est fidèle à l’esprit de cette exode historique des imprimeurs dont les bienfaits se sont fait sentir jusqu’au dix-neuvième siècle (deux des plus illustres figures de l’histoire américaine, Benjamin Franklin et l’auteur Mark Twain, ont débuté dans la vie comme imprimeurs itinérants aux Etats Unis).

Les changements ont du bon, même si vivre en pays étranger comporte de sérieux inconvénients. Sans aller jusqu'à la xénophobie, qui compta parmi ses victimes les imprimeurs nomades toujours soupçonnés d’être de dangereux agitateurs (non sans raison), les deux associés font parfois l’expérience de la marginalisation.

Ils travaillent ensemble mais dans des studios séparés. Bohèmes, anglophiles, allergiques aux clichés et soucieux d'éviter les stéréotypes, ces sympathiques parisiens étonnent plus que ne séduisent.

Ils refusent de se laisser définir par un style ou par une tendance. « Nous faisons un peu peur car nous n’avons ni message politique, ni conscience commerciale, dit José. Nous ne cherchons pas la rupture ou la révolution, en même temps nous voulons secouer les choses. »

Ils jonglent avec les techniques, les matériaux, les formes. Leur sens de la typographie est un peu "trash" (Rik vit et travaille rue Saint Denis, un lieu mal famé, certes, mais dont la culture vernaculaire l’enchante).

Leurs réalisations les plus connues sont des affiches qui empruntent le jargon du mouvement DIY (Do It Yourself) si cher aux Punks.

Mais à peine ont-ils maîtrisé une approche graphique, ils en changent.

Leurs livres d’art et catalogues de musée sont extraordinairement attentifs aux contraintes de leurs commanditaires. Leurs projets de signalétique semblent s’inspirer d’installations d’artistes contemporains (Nathan Coley, Glenn Lignon). Leurs travaux seraient-ils en passe de devenir des oeuvres conceptuelles ? Alors qu’on s’interroge, ils sortent une affiche culturelle d’un grand classicisme, dont l’expression picturale très aboutie vous coupe le souffle.

L'art d'intriguer

"Le graphiste est un artiste de la rue, un forain," écrivait Jean-Francois Lyotard dans sa préface pour le catalogue de l’exposition Vive les graphistes en 1990 au Centre Pompidou. Ce mot de "forain" correspond assez bien à la manière dont les graphistes "pluri-nationaux" de Change is Good approchent leur métier.

Ils se décrivent comme "designers, cuisiniers, musiciens, dj’s, surfers et joueurs de hockey," une liste à laquelle on serait tenté d’ajouter "saltimbanques, acrobates, funambules, troubadours — et jongleurs."

Comme les forains dont parle Lyotard, Rik et José sont détenteurs d’un art occulte, celui d’intriguer. "Les graphistes doivent intriguer parce qu’ils ont affaire à des passants, à des esprits saturés d’information, blasés, menacés par le dégoût du nouveau qui est partout et le même," ajoutait Lyotard. "Les graphistes ont à les réveiller du sommeil réconfortant de la communication généralisée, à enrayer leur mauvaise vitesse de vie, à leur faire perdre du temps."

La page d’accueil www.changeisgood.fr semble faite pour exaspérer et décourager les internautes les plus impatients. Pour accéder aux projets de Rik et José et se faire une idée de leur travail, il faut échantillonner les contenus des soixante-quatorze étiquettes qui sont proposées sur l’écran.

En cliquant au hasard, avec un peu de chance, on découvre leur fameuse affiche pour le festival de Chaumont 2004 (étiquette "favorite project") ; l’identité graphique du Bar du matin à Bruxelles ("best of glow") ; la signalétique de la gare Saint Sauveur à Lille ("best of law") ; le conditionnement des bouteilles et canettes de bière Vedett ("best of time") ; une très belle affiche intitulée Travelling pour L’Espace Louis Vuitton ("best of language") ou celle, toute aussi étonnante, pour une exposition Bernard Frize pour le musée d’Art moderne de la ville de Paris ("favorite sushi").

"Avec notre site, soit les gens laissent tomber, soit ils regardent tout, admet Rik. Les visites durent trente secondes ou une heure. Les gens pressés n’y trouvent rien. Mais certaines personnes l’adorent. Pour elles, c’est une course aux trésors."

Recréer une scène musicale

L’exposition "Music is Good" au Portique, pour la Saison graphique du Havre, sera pour Change is Good une occasion de renouer avec une certaine scène musicale.

Rik se souvient de l’ambiance des clubs à Amsterdam, en particulier d’une synagogue désaffectée pleine d’affiches au dehors comme au dedans. "On pouvait circuler de l’intérieur à l’extérieur sans sentir de transition, prendre un verre ici ou là, bavarder, danser — ça bougeait partout."

Au départ, ils voulaient produire un disque à l’occasion de l’exposition et demander à dix amis musiciens d’y contribuer. Pour des raisons financières, le projet est plus modeste. Mais il y aura quand même un vinyl maxi dont la pochette sera traitée comme une édition à tirage limité de cent exemplaires numérotés — chaque couverture un original imprimé à la main.

Comme dans la boite de nuit d’Amsterdam, un foisonnement d’affiches (les leurs) témoignera de leur parcours. Enfin dans un espace attenant, ils exposeront les grands panneaux de leur installation éphémère « Fooding », sponsorisée par San Pellegrino en 2005, et pour laquelle ils réalisèrent un décor peint « à la manière papier collant couleur », une technique très remarquée lors de leur affiche Chaumont 2004.

Mais pour Rik et José, l’exposition du Havre ne sera qu’une étape supplémentaire dans leurs pérégrinations. Ils doivent encore changer — changer d’échelle cette foi-ci.

Leurs commandes, qui comportent de plus en plus de projets ambitieux (dont une collaboration avec des scénographes pour une exposition permanente dans le château de Versailles) va les contraindre à ne plus travailler comme des artisans itinérants.

Ils devront être plus efficaces et s’installer dans une routine de productivité. "Il faudrait qu’on change, qu’on cesse de perdre du temps," disent-ils, comme à regret.

Une seule chose est sûre : ils ne changeront pas la page d’accueil de leur site. Ils veulent se préserver un espace de liberté où, pour citer Lyotard, "on rêve d’être déconcerté".


http://www.changeisgood.fr/
http://www.leportique.org/
http://www.lefooding.com